Auprès des enfants, le thérapeute est totalement mobilisé dans toutes les dimensions de son être. Il a à naviguer du plus archaïque au plus élaboré dans un laisser advenir permanent. Il lui faut accepter, bien souvent de ne rien y comprendre. Il doit mobiliser une énergie extrême pour aller à leur rencontre, alors que d’aucuns disent : «  Oh ! Mais c’est facile, vous jouez ! ». La relation thérapeutique s’appuie avec eux sur l’articulation dynamique de la thématique archétypique et pulsionnelle de la symbolique maternelle : holding, sécurité, dyade mère-enfant, etc… »

Ruby, six ans, est venue me consulter sur la demande de l’institution où elle a été placée.
C’est une très jolie petite fille au port de tête altier, dont le regard me surprend, d’emblée, par son acuité, sa maturité et son intensité. L’équipe éducative de Ruby m’a décrit un enfant très colérique, agitée, ingérable. De fait, les premières séances se déroulent dans une alternance de réalisations où la concentration de Ruby est absolue, et de débordements physiques et verbaux extrêmes. Elle peut alors crier, chanter à tue-tête, effectuer des glissades d’un bout à l’autre de ma pièce, jeter tous les coussins le plus loin possible. Ruby vient ainsi me bousculer en profondeur dans ma propre violence, tout en me recherchant intensément. Je perçois alors, à chaque fois, comme un appel à l’aide essentiel et vital.

L’histoire de Ruby recèle des zones de confusion terrifiante où les lois de la vie n’ont pas été respectées par la justice des hommes.

C’est l’histoire d’une jeune adolescente droguée, prostituée et fugueuse récidivante. Elle rencontre par le biais d’un ami commun, un homme, employé municipal. Quand un placement familial est envisagé pour elle, elle est juridiquement confiée à la garde de cet homme…. Ruby est née de leur relation alors que son père aurait dû tenir une place de figure paternelle référante, sécurisante et fiable pour sa mère encore mineure. La toxicomanie et la violence ont accompagné la grossesse de la très jeune mère, jusqu’à ce que Ruby ait un an et soit hospitalisée, puis placée en institution. Depuis la confusion et la perversion perdurent avec suspicion de comportements incestueux du père de Ruby avec sa fille (de sang, cette fois).
Un mois après le début de sa thérapie, Ruby réalise  un dessin. Elle se montre tout au long de sa réalisation très concentrée, déployant une imagination féconde au service d’une histoire riche en symboles.

Voici ce qu’elle en raconte :

«  Tout en haut, c’est un petit bébé. Il a comme une grande balançoire pour se mettre dedans. Il y a aussi un grand pont avec une lumière en dessous. Il y a deux petits cœurs pour faire joli et une fée qui vient au milieu. Elle va aider la petite fille qui voudrait descendre, mais qui ne sait pas comment faire et qui a peur »

Ruby se tourne ensuite vers moi et me regarde, puis regarde la fée et me sourit. Comment ne pas vibrer à ce don si particulier qu’ont les enfants pour plonger allègrement dans la symbolique inconsciente ? La numinosité de cette production picturale et de son récit anime, bien sûr, une vive émotion partagée !
Avec son dessin, Ruby raconte une toute petite fille qui est dans une balançoire. Ce bébé est en plein paradoxe puisqu’il est installé dans un grand espace vert positionné en haut de la feuille, là où le bleu du ciel s’inscrit habituellement. S’y exprime donc un environnement végétal matriciel qui n’a pas pu s’enraciner. La balançoire évoque un réceptacle, un contenant qui se meut, qui peut imprimer un battement oscillatoire comme les mouvements les plus archaïques de la vie. Ainsi en est-il des pulsations cardiaques ou du bercement des tout petits.
Le pont que Ruby dessine a la forme et la constitution d’un arc-en-ciel. C’est un symbole positif, généralement annonciateur de transformation et d’évolution. Ce pont recouvre une lumière, selon elle. En y regardant de plus près, on y voit même trois lumières dans lesquelles les deux couleurs violette et orangée se conjuguent. Ces couleurs sont reprises pour les deux cœurs surmontées de fleurs dans la partie médiane du dessin. Le violet, mélange de rouge et de bleu, est fréquemment associé aux énergies archaïques en cours d’élaboration. L’orangé est d’une autre teneur. On l’obtient en mélangeant du rouge et du jaune. C’est une couleur chaude, à mi-chemin entre l’or céleste et le rouge des sentiments humains.
La fée, positionnée au centre de son dessin, vient parachever l’ensemble déjà si riche en symboles. Elle occupe une place centrale dans les contes et dans les légendes. Forte de ses pouvoirs magiques, elle représente les immenses potentialités de l’imaginaire et de l’esprit. Les fées apparaissent souvent par trois ce qui symboliquement les lie ainsi au cycle de la vie même : jeunesse, maturité et vieillesse. Elles sont ainsi originellement des expressions de la terre-mère.

   La puissance de cette image archétypique me paraît indiquer la profonde archaïcité dans laquelle la relation transférentielle s’est inscrite dans les premiers temps de la thérapie. Ruby ne souhaitait pas trouver, prioritairement des qualités de réassurance, de chaleur affective chez moi… Il lui fallait pouvoir projeter les caractéristiques d’une figure dotée de pouvoirs magiques. Les fées sont souvent douces et belles, sans épaisseur charnelle clairement évoquée. Telle est l’attente inconsciente de Ruby. Il lui faut prendre appui sur un féminin qui n’est pas enraciné dans la réalité, le concret, à l’instar de sa fée dessinée entre ciel et terre. Ce personnage est doté de pouvoirs surhumains. Ruby est d’ailleurs tyrannique et voudrait pouvoir tout obtenir magiquement. Sa fée me paraît reliée au projet du Soi. Une dynamique prospective de croissance est inscrite en elle. La petite fille du dessin voudrait descendre, mais elle ne sait pas comment faire. C’est la fée qui va devoir l’y aider.

Pour E.Neumann, le Soi primaire est double. Le Soi corps est lié à l’unité bio-psychique de l’enfant et le Soi relationnel est assumé dans les tout premiers temps de la vie par la mère. En d’autres termes, l’archétype a deux pieds, l’un étant constitué par l’aptitude archétypique, et l’autre, par le facteur inscrit dans la réalité et la vie.L’histoire dramatiquement extraordinaire de Ruby a très précocement, et même dans sa dimension transgénérationnelle, activé en elle des énergies archétypales. L’intensité majeure de ses troubles psycho-affectifs plonge ses racines dans  cette grande archaïcité.
Ruby est une petite fille solidement plantée. La force vitale du Soi est flagrante chez elle. Par contre, elle présente de très graves fêlures de son Soi relationnel. L’archétype de la fée occupe le centre de son dessin. Ce centre symbolise le lieu où le Soi primaire active ses doubles potentialités.
La réussite d’une relation archaïque repose sur la confiance que peut avoir le Moi dans le Soi grâce à un maternel qui s’avère fiable. Une insécurité extrême accompagna  le début de la vie  de Ruby. Au sein de notre relation thérapeutique, un grand mouvement régredient s’est opéré en moi. Il permit sûrement la rencontre nécessaire entre mon « Soi-enfant » et son Soi. Le Soi surordonné au Moi organise puissamment , chez les enfants en particulier, les dynamiques de transformation. La vie fuse chez eux dans tous les secteurs de leur croissance, et leur évolution psychique ne fait pas exception.

J’ai le sentiment qu’une vraie rencontre a eu lieu dans la relation thérapeutique établie avec Ruby. Nous avons traversé ensemble des temps où l’ archaïcité extrême prévalait pour aboutir à un espace transférentiel où les jeux identificatoires et projectifs  purent s’exprimer. La position intérieure du thérapeute d’enfants est particulièrement sensible, fragile, dynamisante, bousculante, enrichissante, perturbante et parfois jubilatoire. Auprès des enfants, le thérapeute est totalement mobilisé dans toutes les dimensions de son être. Il a à naviguer du plus archaïque au plus élaboré dans un laisser advenir permanent. Au bout du compte, l’exercice si périlleux que constitue la thérapie d’enfants garde le thérapeute ouvert, humble, curieux des mystères du projet du Soi à l’auto-réalisation.

Pascale Mauchant est psychothérapeute et psychanalyste, membre de l’APPJ (Association de Psychanalystes et Psychothérapeutes Jungiens), intervenante au centre Khépri Santé.

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